DENIS FLEURDORGE, ORIGINAL RESPONSE 2

D’un point de vue théorique, il y a effectivement peu de discussion. Cela tient peut-être au fait que les grands débats ont déjà été menés : Durkheim (croyance collective vis-à-vis des « choses » sacrées) ; Mauss (l’efficacité du rite) ; Lévi-Strauss (croyance et mythe ; adhésion et rite) ; Turner (système symbolique) ; Douglas (rituel dans la vie quotidienne) ; Van Gennep (rite de passage), etc. Cela tient aussi à la nature des rituels (religieux, profanes, politiques) dans la mesure où les rituels possèdent une grande plasticité. D’une certaine manière toutes les recherches sur les rituels conduisent le chercheur à au moins redéfinir la notion du rite ou de rituel, au plus à l’adapter à la forme et au contexte de son objet d’étude. Mais il existe une sorte de « noyau anthropologique » irréductible qui constitue une base commune à tous les rituels : ce sont les « gestes accomplis », les « paroles proférés », les « objets manipulés » si l’on s’inscrit dans la lignée de Claude Lévi-Strauss (L’homme nu, Paris, Plon, 1971), et plus encore celle de Emile Durkheim (Les formes élémentaires de la vie religieuse). Ainsi tous les actes sociaux ayant une dimension plus importante que leur valeur d’usage peuvent s’inscrire, peu ou prou, dans une dimension de rituel ou de ritualisation. Autrement dit, tous les chercheurs ne remettent pas fondamentalement en cause la nature intrinsèque du rituel mais offre un éclairage particulier sans réduire la profondeur et la pertinence des différentes recherches.  Sans être exhaustif et définitif, on peut retenir trois grands courants : le rite conçu comme l’expression d’une croyance (le sacré le religieux, le magique) ; le rite conçu comme l’expression d’une pensée symbolique (en rupture, d’une certaine manière, avec le précédent courant) ; le rite conçu comme une recomposition sociale (approche profane et institutionnelle). On peut ajouter à ce rapide panorama des approches marginales mais essentielles comme celle de Claude Javeau sur les « micro-rituels » et les « micro-activités » (Prendre le futile au sérieux, Paris, CERF, 1998)

Mon objet central de recherche est consacré aux rituels et aux formes de ritualisations politiques, et plus particulièrement ceux du président de la République française. Pour résumer succinctement le contenu de mes recherches, on peut dire que les rituels présidentiels (ceux des présidents de la République français) se présentent sous la forme d’une espèce de cérémonial social prenant en compte le statut de l’acteur principal et les circonstances d’un contexte d’expression attribuant une valeur particulière à ce qui est précisément « dit » ou « fait ». Se situant à mi-chemin entre rituels religieux et rituels profanes, ces rituels sont des actes prescrits, liés à certaines circonstances, itérables, susceptibles de s’organiser en séquences, de marquer la reconnaissance d’un certain statut et de provoquer le sentiment d’appartenance à une communauté. C’est aussi un « outil de propagande », mettant en jeu exemplarité et émotion, articulant forme et événement, présent et passé, innovation et tradition, spectacle et recueillement. Plus rarement, c’est un moyen d’influencer, voire d’orienter politiquement le cours de la vie en société. Autant de propriétés qui, si l’on y ajoute la force illocutoire particulière de toute représentation présidentielle, tendent à les identifier comme actes d’une certaine manière de langage. Mais plutôt que de projeter a priori sur une matière qui n’est pas la leur les catégories et les modes d’analyse de la linguistique, il convient de partir de ce constat à valeur axiomatique que tout acte rituel est porteur, explicitement ou implicitement, d’une certaine charge sémantique, ou « message » adressé à certains destinataires. On peut même dire que ce message est complexe et utilise deux grands modes d’expression. Le premier est d’ordre verbal dans la mesure où il concerne le contenu des discours présidentiels. Le deuxième de ces modes, d’ordre non verbal, consiste en la mise en œuvre de gestes, postures, attitudes, présentations de soi, objets manipulés, symboles utilisés, et surtout contexte situationnel.

Le déchiffrage des signaux, présents dans les rituels présidentiels, s’accompagne par homologie de la répétition de comportements spécifiques : comportements de contact par les manières d’accueillir le président, par la mise à distance entre les individus ; comportements de reconnaissance (reconnaissance par le président, mais aussi reconnaissance du président) ; comportements de socialisation dans les actes d’offrir, d’inviter, de saluer ; comportements d’imitation par des actes s’inspirant de pratiques empruntées à d’autres sphères que le politique (le militaire, le religieux, les usages monarchiques, etc.), mais aussi modèles de forme illustrative pour d’autres rituels non présidentiels (ceux du Premier ministre, des préfets, des élus locaux, etc.). Plus largement, la cérémonie rituelle et la ritualisation des gestes permettent, dans ce contexte précis, d’éviter des erreurs d’interprétation du geste d’autrui (en valeur absolue) et de distinguer par continuité des gestes, des comportements « normaux » (au sens durkheimien du terme) ou ritualisés.

Les rituels présidentiels ne font certes pas ici œuvre originale, ils utilisent, empruntent, recomposent des formes ou des éléments déjà existant, et en cela réside l’une des premières manifestations de leur appartenance au domaine du social. Ces éléments de base sont, par exemple, les différents types de gestes, mimiques ou modes d’expression vocale, répondant à des normes et véhiculant des valeurs sociales. Erving Goffman (La mise en scène de la vie quotidienne. La présentation de soi, Paris, Minuit, 1973),  et, d’une autre manière, Edward T. Hall (La dimension cachée, Paris, Seuil, 1971 et Le langage silencieux, Paris, Seuil, 1984), ont montré l’importance du rôle joué dans l’acquisition de ces modes de comportement par les différentes formes de socialisation propres à une culture donnée.

Culturellement prescrits, ces gestes, physiques et/ou verbaux, servent à la fois d’instruments (ou de modes) de communication et de moyens d’identification sociale. Ils sont indissociables d’une perception codifiée de l'environnement (en temps et espace), de la distance sociale (proxémie, différence de statut), des protocoles de mise en contact interindividuel (règles de politesse entre autres). Ainsi, les rituels présidentiels se décomposent en un ensemble d’éléments constitutifs (« gestes effectués », « paroles proférées », « objets manipulés »), ensemble structuré par toute la syntaxe des règles de protocole et de préséance, ou de celles organisant le déroulement du rituel en ses séquences successives, ainsi que les prescriptions concernant le jeu des différents acteurs et leur utilisation d’objets symboliques. De ce point de vue, l’influence exercée sur la partition du rituel par ses interprétations individuelles ne saurait être négligée. Non plus que l’importance d’une dimension historique associant le changement à la continuité, puisqu’à l’exception de certaines créations récentes, les cérémonies mettent, toutes, en œuvre un nombre important de pratiques antérieures permettant de mesurer à la fois la présence du passé dans les pratiques du présent (itération pure et simple) et l’empreinte des contingences et nécessités de l’heure sur l’héritage du passé. En effet, codés en partitions et centrés autour de la personne du président, les rituels présidentiels n’existent concrètement qu’au travers d’interprétations pouvant à leur tour en modifier la composition, l’histoire de ce rituel potentiel que représente la partition étant faite de la succession de ses actualisations individuelles, de la même façon que chacune des interprétations individuelles se fonde sur un certain état de la partition. De cette façon, chaque président imprime sur un rituel prédéfini la marque de sa personnalité, de son style et de ses choix.

Ainsi, au-delà d’une partition qui en fournit le cadre prescrit, les rituels présidentiels possèdent ce coefficient d’originalité que peut leur apporter toute déviation ; ces déviations, par lesquelles s’expriment les intentions spécifiques de l’acteur principal et dont les effets ne peuvent manquer de modifier (parfois même dénaturer) le sens ou le portée originelle du rituel, peuvent prendre la forme délibérée de nouveaux choix ou celle plus diffuse de l’adoption d’un nouveau « style ». On peut ajouter que le sens n’est pas là, et tout le travail consiste à dévoiler, sous le voile des apparences parfois lourdes (protocole, préséance, ordre, etc.), parfois folkloriques (défilé, revue, juxtaposition dissonante d’éléments symboliques, etc.), la grande inconnue qui génère ce type de représentation, non seulement dans sa conception, mais aussi vis-à-vis de la réception du public auquel s’adressent les rituels. Les rituels présidentiels sont-ils des « outils » de communication spécifique au politique, des vecteurs d’une idéologie dominante, des moyens de persuasion et de cohésion sociales, des éléments stratégiques à l’usage d’un statut particulier (celui de président de la République) ou d’un homme (détournement à des fins personnelles), des « témoins-origines » permettant de rendre visible et de valoriser des actes décisionnels ? En tout état de cause, les rituels, dans leur spécificité présidentielle, sont révélateurs du pouvoir que se donne une société autant que de la vision que se donne la société de sa propre représentation ; ils sont aussi révélateurs d’une histoire nationale capable de se mettre en scène dans le quotidien, comme de se projeter dans le passé (cérémonies commémoratives).

La première ébauche pour constituer un système conduit à prendre en compte, sans distinction, tous les actes du président de la République en lien direct avec son statut et ses pratiques. Les activités du président, c’est-à-dire son travail au quotidien, sont extrêmement codifiées : protocole, préséance (voire déférence) encadrent ses actes. On peut constater en fait que la vie présidentielle ne laisse que peu d’espace à la vie personnelle. Toutes ses activités sont subordonnées à la présence d’un tiers, donc d’un témoin potentiel (aide de camp, huissiers, maître d’hôtel, valet de chambre, collaborateurs, fonctionnaires, gardes républicains, policiers, etc.). Chaque activité peut être un rituel à part entière ou « introduite » par des formes ou des séquences de rituels. L’intimité d’un président n’existant pas, chacune de ses actions est forcément la résultante de la focalisation de choix, de rationalités, d’estimations situationnelles, et d’une certaine « mesure de soi » (« présentation de soi » pour reprendre l’expression de Goffman). L’être présidentiel est envahi par un « paraître » de fonction qui le conduit à une représentation plus qu’une présentation. Tous les présidents de la République sont unanimes pour faire, implicitement ou explicitement, ce constat. Ceci m’a conduit à orienter ma recherche vers un recensement de l’ensemble des actes présidentiels.

Denis Fleurdorge

Maître de Conférences – HDR
Département de Sociologie, UFR V
Université Paul-Valéry – Montpellier III

Chercheur titulaire au Laboratoire d’Etudes et de Recherches en Sociologie et en Ethnologie de Montpellier (EA 4584) - Institut de Recherches Sociologiques et Anthropologiques / Centre de Recherche sur l’Imaginaire, Université Paul-Valéry – Montpellier III